TEST – Notre avis sur Marathon (PC)

15 Avr 2026 | TESTS / PREVIEWS, TESTS / PREVIEWS - MIS EN AVANT

Marathon

Il y a des jeux que l’on attend longtemps sans jamais vraiment savoir pourquoi. Non pas pour ce qu’ils promettent explicitement, ni même pour ce qu’ils montrent, mais pour ce qu’ils laissent entrevoir, presque malgré eux. Marathon, développé par Bungie, fait partie de ceux-là. Depuis ses premières apparitions, il intrigue autant qu’il interroge, oscillant entre fascination et incertitude. Derrière son esthétique singulière et son positionnement dans un genre encore en mutation, une question persiste : qu’est-ce que Marathon cherche réellement à devenir ?

La première chose qui frappe, avec une intensité rare, c’est sa direction artistique. Bungie fait ici un choix radical, presque risqué à l’échelle d’un jeu multijoueur compétitif. Les environnements, les interfaces et même certains effets visuels semblent parfois chercher la rupture plutôt que la lisibilité, avec des palettes saturées, des formes stylisées, et une approche graphique qui oscille entre abstraction et science-fiction organique. Cette identité visuelle est une réussite indéniable. Elle donne à Marathon une personnalité immédiatement reconnaissable, une singularité qui le distingue dans un paysage souvent uniformisé.

Quand le style prend le pas sur la lisibilité

Mais cette ambition esthétique n’est pas sans conséquence sur le plan du jeu. Dans un genre où l’information visuelle doit être instantanément interprétable, où chaque silhouette, chaque mouvement, chaque impact doit être compris en une fraction de seconde, cette surcharge stylistique peut devenir un handicap. En situation de combat, notamment lors d’affrontements rapprochés ou chaotiques, il arrive que l’œil peine à distinguer clairement une cible, une trajectoire ou même une menace imminente. Cette tension entre style et lisibilité n’est pas anecdotique : elle impacte directement la performance et, par extension, le ressenti du joueur. C’est précisément ce genre de friction qui transforme une défaite acceptable en frustration.

Et pourtant, dès que l’on dépasse cette première barrière visuelle, le savoir-faire de Bungie s’impose avec une autorité presque insolente. Le gunplay est d’une précision remarquable. Chaque arme possède une identité claire, un feedback tactile et sonore qui renforce l’immersion, et surtout une cohérence dans la manière dont elle s’intègre dans le rythme global du jeu. Tirer, se déplacer, engager un combat, se repositionner : tout s’enchaîne avec une fluidité et une nervosité qui rappellent immédiatement l’expertise du studio. Il y a ici une forme de plaisir presque instinctif, une satisfaction immédiate qui incite à relancer une partie sans réfléchir.

Ce plaisir constitue le socle sur lequel repose toute l’expérience. Mais contrairement à un shooter classique, Marathon ne se limite pas à ses sensations. Il s’inscrit dans une logique systémique plus large, celle de l’extraction shooter, et c’est là que le jeu révèle à la fois ses qualités les plus intéressantes et ses limites les plus évidentes. Cela se ressent très concrètement en partie, dans ces moments où l’on hésite à rester quelques secondes de plus dans une zone déjà fouillée, simplement parce qu’un coffre secondaire vient d’apparaître, alors même que des tirs résonnent à proximité. On sait que l’on s’expose, que l’on prend un risque inutile, mais la promesse d’un meilleur équipement suffit à retarder l’extraction. Et c’est souvent dans cet entre-deux, dans cette décision presque irrationnelle, que la partie bascule.

Une prise de décision constante, mais encore imparfaite

La boucle centrale — s’infiltrer, récupérer du loot, décider de rester ou d’extraire — fonctionne globalement bien, mais elle repose sur un équilibre encore fragile. Ce qui fait la force du genre, c’est cette tension constante entre le gain potentiel et le risque encouru. Dans Marathon, cette tension est bien présente, mais elle manque parfois de lisibilité stratégique. Les décisions que l’on prend en cours de partie ne sont pas toujours suffisamment informées, ou du moins pas suffisamment valorisées. On avance, on accumule, on hésite, mais le jeu ne donne pas toujours les outils nécessaires pour transformer cette hésitation en véritable choix tactique.

La gestion du loot, par exemple, est à la fois centrale et paradoxalement peu mise en valeur dans son impact immédiat. On récupère des ressources, on améliore progressivement ses capacités, mais le lien entre ce que l’on risque et ce que l’on gagne manque parfois de clarté. La perte en cas de mort est brutale, comme le veut le genre, mais elle n’est pas toujours compensée par une sensation de progression tangible lorsque l’on réussit. Il en résulte une forme de déséquilibre émotionnel : les défaites marquent plus que les victoires ne récompensent.

Ce déséquilibre est accentué par la place prépondérante du PvP dans l’expérience. Là où certains jeux du genre laissent davantage de place à l’exploration ou à la coopération, Marathon impose une pression constante. Les rencontres avec d’autres joueurs sont fréquentes, souvent imprévisibles, et rarement évitables. Cela crée une intensité permanente, mais aussi une forme de fatigue. Chaque déplacement devient un risque, chaque bruit une menace potentielle. Cette omniprésence du PvP renforce la tension, mais elle réduit aussi la diversité des approches. On joue moins avec le monde qu’avec les autres joueurs, et cela finit par orienter toute l’expérience vers une confrontation quasi systématique. Il arrive fréquemment de sortir victorieux d’un affrontement, de récupérer l’équipement d’un joueur mieux préparé, pour se faire éliminer quelques secondes plus tard par un troisième groupe attiré par le bruit. Ce type de situation, presque systématique à mesure que l’on progresse, illustre parfaitement la brutalité du jeu : chaque victoire est immédiatement remise en jeu, sans jamais offrir de véritable moment de respiration.

Lire le chaos : une exigence plus qu’un choix

Dans ce contexte, la dimension stratégique du jeu repose beaucoup sur la capacité à lire les situations, à anticiper les comportements adverses et à gérer son exposition. Mais là encore, certains éléments viennent perturber cette lecture. L’interface, notamment, constitue un obstacle récurrent. Trop dense, mal hiérarchisée, elle complique la compréhension des systèmes et ralentit la prise de décision. Ce qui devrait être un outil au service du joueur devient parfois une source de confusion.

L’endgame, incarné notamment par la Cryo Archive, apporte une couche supplémentaire à cette structure. Sur le papier, il s’agit d’un contenu structurant, censé offrir un objectif à long terme et une forme d’aboutissement. Dans les faits, l’expérience est intéressante, mais elle reste encore sous-exploitée dans la manière dont elle s’intègre à la progression globale. La Cryo Archive devrait incarner un objectif structurant, un point de convergence qui donne du sens à l’accumulation de ressources et à la prise de risque en amont. Pourtant, elle fonctionne encore trop comme un contenu à part, que l’on aborde ponctuellement sans qu’il redéfinisse réellement la manière de jouer les sessions classiques. Elle esquisse une direction, celle d’un endgame capable de renouveler la boucle et de retenir les joueurs sur la durée, mais elle ne parvient pas encore à s’imposer comme un véritable pivot de la structure. L’idée d’un espace plus exigeant, nécessitant coordination et préparation, reste néanmoins pertinente, mais son intégration dans la boucle globale manque encore de fluidité. On sent le potentiel, mais aussi les limites actuelles du système. Ce n’est pas tant un problème de conception qu’un manque de maturation.

Un potentiel évident, mais encore en suspension

Cette impression se retrouve dans la progression globale. Marathon propose des systèmes riches, mais encore mal articulés. L’évolution du personnage, l’accès aux équipements, la montée en puissance : tout est là, mais rien ne semble parfaitement aligné. Il y a des moments où le jeu brille par sa cohérence, et d’autres où il donne l’impression d’assembler des idées qui ne communiquent pas encore totalement entre elles. Cette sensation devient d’autant plus perceptible après plusieurs dizaines d’heures de jeu, lorsque les premières mécaniques sont assimilées et que l’on attend du système qu’il se renouvelle ou se complexifie davantage. À ce stade, une forme de fatigue s’installe, non pas liée au cœur du gameplay, qui reste toujours aussi efficace, mais à la répétition des situations et au manque de variation dans les objectifs proposés.

Et pourtant, malgré ces imperfections, il est difficile de rester indifférent. Il y a dans Marathon une forme d’énergie brute, une ambition palpable qui dépasse ses défauts. Le jeu ne cherche pas à être immédiatement confortable. Il impose ses règles, ses contraintes, ses déséquilibres. Cela peut rebuter, mais cela lui donne aussi une identité forte.

Ce qui rend la proposition d’autant plus intéressante, c’est la manière dont Bungie semble accompagner cette évolution. Le suivi est visible, les ajustements sont réguliers, et l’écoute de la communauté n’est pas qu’un argument marketing. Cela ne corrige pas instantanément les problèmes, mais cela installe une dynamique positive. On ne joue pas seulement à Marathon tel qu’il est aujourd’hui, mais à ce qu’il cherche encore à devenir.

Au final, le sentiment reste le même, mais il gagne en nuance. Marathon est un jeu grisant, porté par un gunplay exceptionnel et une identité visuelle forte, mais il reste encore en construction. Ses fondations sont solides, son ambition est claire, mais son exécution manque encore de précision sur certains aspects clés. Il ne s’agit pas d’un échec, loin de là, mais d’un projet qui n’a pas encore trouvé son équilibre. Il y a pourtant un moment, après de longues sessions, où l’on commence à percevoir les limites du système, où les runs s’enchaînent avec une efficacité presque mécanique, sans retrouver systématiquement la tension des premières heures. Cette usure progressive n’annule pas le plaisir, mais elle le transforme, le rend plus intermittent, plus dépendant des situations que le jeu parvient encore à générer.

Et malgré tout, je continue d’y revenir. Parce que derrière ses défauts, il y a une promesse réelle, que Bungie semble déterminé à tenir pour faire de Marathon un incontournable.